Tu es victime d'homophobie ou de transphobie ?
Ta famille ne te comprend pas, tu es rejeté ?
Tu ne sais pas vers qui te tourner ?

Au Refuge, les jeunes victimes de l'homophobie décomplexée

Au Refuge, les jeunes victimes de l'homophobie décomplexée

  • Publié le : 21 mai 2013
  • C'est l'une des conséquences des huit mois de débats et de manifestations autour du mariage pour tous : le nombre de cas d'homophobie recensés a connu une augmentation sans précédent. Rendu public ce mardi, le rapport 2013 de SOS homophobie fait état de 1 977 témoignages recueillis par l’association, soit une hausse de 27 % entre 2011 et 2012. Les raisons ? La violence du débat sur le mariage pour tous, « vecteur d’une libération et d’une médiatisation de la parole homophobe », selon l'association, l’exposition médiatique des personnes LGBT, mais aussi le fait que les personnes ciblées par ces violences « savent mieux se reconnaître comme victimes qu’auparavant ».

    Son père, ancien militaire, « d’habitude introverti », s’est mis « dans une colère noire » « Chez nous, il n’y a pas ce genre de choses ! Si tu veux vivre ce genre de vie, la porte est grande ouverte ! » Sa mère, aide-soignante, « n’a pas parlé ».« Ils m’ont donné quinze jours pour trouver un lieu où vivre. Pour eux, j’étais coquet, habillé fashion, mais pas gay. Ils sont protestants, donc ils considèrent que ce n’est pas bien. Je pensais que ça leur prendrait quelques semaines à l’accepter, je ne m’attendais pas à une réaction si violente, j’ai été choqué. »

    C’était il y a un mois. Depuis, il n’a plus de contacts avec ses parents, dans le Val-d’Oise. Ni avec ses frères et sœurs, qui l’ont rejeté parce que « c’est pas normal ». À l’exception de son grand-frère. « Pour lui, il n’y a pas de souci. Mais il ne pouvait pas m’héberger, sa copine n’est pas très gay-friendly. » Alors Gerdel se tourne vers le Refuge, qui vient en aide aux jeunes victimes d’homophobie. L’association lui a rapidement trouvé une place dans l’une de ses grandes colocations, à Choisy-le-Roi. « C’est mieux ainsi », a jugé sa mère.

    Créée en 2003, à Montpellier, sur un modèle existant à Manchester, la structure compte aujourd’hui sept salariés, 110 bénévoles, et sept antennes (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Narbonne, Saint-Denis de la Réunion). Reconnue « d’utilité publique », elle héberge chaque année 150 jeunes.

    « Le constat de départ, c’est que le militantisme LGBT était très développé, mais qu’il n’existait aucune structure venant en aide aux jeunes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel-le-s et trans) », explique Johan Cavirot, administrateur (bénévole) du Refuge à Paris. L’association s’appuie sur un chiffre terrible : il y a treize fois plus de tentatives de suicide chez les jeunes homosexuel(le)s. Elle cible aussi une tranche d’âge oubliée, les 18-25 ans : « En dessous de 18 ans, ils sont pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, au-dessus de 25 ans ils ont droit à des aides financières comme le RSA. Mais un jeune de 18-25 ans qui est à la rue, il a zéro euro de la part de l’État. Et il est difficile pour un jeune de cet âge de se retrouver en centre d’hébergement avec des personnes qui sont à la rue depuis une dizaine d’années. »

    Financée à 40 % par des collectivités territoriales et à près de 60 % par des dons privés, le Refuge est loin de répondre aux demandes. « On en a 500 par an, pour 41 hébergements au niveau national, on est clairement sous-dimensionnés », insiste Johan Cavirot. Et d’autant plus depuis l’automne. Le débat et les manifs contre le mariage pour tous ont provoqué un afflux du nombre d’appels, « multiplié par cinq sur la même période que l’année dernière », affirme Frédéric Gal, le directeur du Refuge.

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    L'entrée de la permanence parisienne du Refuge, dans le XIIe arrondissement.© M.T.

    « Tous ces jeunes se prennent des insultes en permanence, ils allument la télé et ils entendent Frigide Barjot, ils sortent dans la rue et voient les opposants manifester contre ce qu’ils sont. Dans les familles, les parents commentent le JT, ils disent ce qu’ils pensent et oublient qu'ils sont entendus potentiellement par des jeunes gays en pleine période de questionnement, raconte Johan Cavirot. Quand un jeune de 15 ans entend son père dire, en regardant les infos, que s’il avait un fils gay il le tuerait, ça ne donne pas envie à ce jeune de s’exprimer sur le sujet. »

    Gerdel, lui, ne « comprend pas pourquoi en France ça déclenche des manifs avec des violences pas possibles, alors qu’en Grande-Bretagne c’est passé comme si de rien n'était et que dans plusieurs pays cathos, la loi a déjà été votée ». Ses parents à lui n’ont pas défilé, mais « ils étaient avec les manifestants et voulaient qu’ils soient encore plus violents. Mon père disait “Hollande a trop d’amis gays”, “du temps de Sarkozy, ce projet ne serait jamais passé, car lui c’est un homme fort !” ».

    « Moi j’aspire juste à ne pas me faire agresser dans la rue »

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    Johann Cavirot, l'administrateur du Refuge à Paris (à gauche), entouré de bénévoles.© M.T.

    Ces débats ont suscité un grand nombre de « clash » dans les familles : « Certains sont virés avec un sac poubelle, pour d’autres, ça devenait si oppressant psychologiquement qu’il valait mieux qu’ils partent, explique Johan Cavirot. C’est l’annonce qui provoque la rupture. Cela peut aller jusqu’aux menaces de mort. » L'association a dû gérer plus d'appels« d’urgence vitale » que les autres années, notamment « huit déclenchements de secours entre septembre et novembre, soit deux fois plus que la normale, sur une période beaucoup plus courte ». Comme ce garçon, en Normandie, que son père a tenté d’étrangler au sol. « C’est une famille où tout se passait bien, les deux parents travaillent, les enfants sont scolarisés. Son père est bloqué par le rapport sexuel, il lui lançait des “t’es un enculé”, il est dans le cliché de la cage aux folles. »

    L’association doit aussi faire face à un cas de figure nouveau : des appels de jeunes homos emmenés par leurs parents dans les manifs contre le mariage pour tous, « contraints de porter des pancartes contre ce qu’ils sont », se désole l'administrateur du Refuge. C'est le cas d'Adrien, 17 ans, qui leur a écrit son malaise dans un mail : « Je ne sais pas si vous pouvez imaginer comme je me sens détruit à chaque manif homophobe en sachant que les gens que j'aime en font partie et qu'à chaque fois qu'ils tiennent des propos nauséabonds sur un homo c'est aussi à moi qu'ils l'adressent » (lire son témoignage ici).

    « Ces derniers mois, on a été beaucoup sollicités par des jeunes issus de familles catholiques, tendance traditionnelle », explique Frédéric Gal. Mais l’association draine un large éventail de profils. « Il n’y a pas de famille type. On a des enfants de cadres, de médecins, pharmaciens, ouvriers, des enfants issus de l’immigration, des familles de toutes les religions », souligne Johan Cavirot. Parmi eux, une écrasante majorité de garçons : 80 %. « Car une fille va pouvoir le cacher plus longtemps, plus facilement et ne l’annoncera que lorsqu’elle sera autonome. À l’inverse, quand un garçon va l’assumer, il va parfois vouloir l’exacerber et être dans le cliché, c’est une sorte de carapace. »Dans son local parisien, rue d’Aligre, dans le XIIe arrondissement parisien, le Refuge organise deux grandes permanences par semaine. Ce samedi, ils sont une quinzaine à échanger autour d’un goûter. Thomas, jeune gay passé par la Télé Réalité, vient raconter son parcours : « J’ai grandi dans une famille de paysans où c’était pas la gay pride tous les jours. Dans mon lycée ZEP, j’étais le seul ouvertement gay. À la télé, les gens m’ont accepté pas parce que j’étais gay, mais parce que j’étais drôle. » Les questions fusent, on débat de l’image des homos à la télé, des difficultés à s'assumer en province, de la couverture médiatique des anti-mariage pour tous.

    P1040218Sofiane, 21 ans, à la permanence du Refuge. © M.T.

    Autour de la table, des « hébergés », mais aussi des jeunes qui viennent chaque samedi pour discuter. Comme Sofiane*, 21 ans, qui vit encore chez ses parents et n’a pas fait son coming-out. D’année en année, son silence sur son homosexualité l’a rongé un peu plus. Jusqu’à son bac, en 2012. « En pleines révisions, j’essayais de m’y mettre à fond, mais je n’arrivais pas à me concentrer à cause de tout ça, mon bulletin en pâtissait. » Son prof d’espagnol le remarque. Discussion. Le lycéen se confie, il repart avec un livre : Un homo dans la cité. Puis c’est à sa tante, qui s’inquiète de ses révisions, qu’il le dira, « sous la contrainte ».

    Sofiane s’entend bien avec sa famille. Ils vivent en banlieue parisienne, à Colombes (92). Son père travaille dans un bar-restaurant. Sa mère s’occupe de ses cinq frères et sœurs. Il est proche de sa sœur de 18 ans. Mais à aucun moment il n’envisage de le « leur dire »« Ma mère, ça va l’achever, la pauvre. Je suis son premier fils, elle se dira “comment vont être les autres?” Mon père, il pourrait m’interdire de voir mes frères et sœurs, parce qu’il sait que c’est ce qui me ferait le plus mal. »

    Pendant des mois, il a vu sa mère « lancer des insultes en arabe quand ils parlent du mariage pour tous au JT » et il a observé le silence de son père, « gêné par le sujet ». L’année dernière, il a tenté une allusion devant sa sœur : « Papa m’a conseillé de voter Hollande, à cause de son programme sur l’immigration. Je crois qu’il n’a pas vu qu’il y avait aussi le mariage pour tous dedans... » Elle n’a pas saisi la perche. « Ma sœur a des amis gays, mais c’est comme dans toutes les familles : ça va tant que ce n’est pas dans la famille... »

    Alors Sofiane a contacté le Refuge. Il en avait entendu parler dans un reportage sur France 2. « C’est un endroit où on peut être soi-même, je vois des gens comme moi, qui ne vont pas me juger, je me sens moins isolé. Et je me rends compte que certains sont dans des situations pires que moi, à la rue. » Les manifs pour le mariage pour tous, il s’en « fichait » un peu. « Le mariage, c’est bien, mais ça ne va pas stopper l’homophobie. Moi j’aspire juste à ne pas me faire agresser dans la rue. » « Ces jeunes ne demandent rien d’autre que de l’indifférence », insiste Johan Cavirot. L'une disait très bien, l’autre jour : “On veut juste “être” en fait, pourquoi se justifier d’aimer telle ou telle personne ? »

    « Il n'y a pas plus d'homophobie, mais elle se dit davantage »

    P1040245La permanence du Refuge, à Paris. © M.T.

    Pour ces jeunes, les préoccupations sont ailleurs : « Ils doivent se reconstruire », dit Johan Cavirot. Le Refuge offre un toit, une aide psychologique et administrative, des activités pour « se changer les idées »« On a vocation à être un tremplin et non à les héberger pendant 20 ans. Ils restent entre un mois et un an, le temps de rechercher des solutions alternatives, de reconstituer un dossier pour faire une demande de logement, d’emploi ou de bourses universitaires. » Mais la poursuite des études se revèle complexe. « Ça les a vraiment stoppées, regrette Gelder, qui aimerait reprendre en septembre sa licence. Sofiane, lui, est conscient que s’il veut « rester (lui)-même, (il) ne peu(t) pas continuer d'habiter chez (ses)parents ». Mais y rester lui permettrait de reprendre des études à côté, à la fac de Nanterre.

    L’actualité et la visite de nombreuses personnalités – comme Christiane Taubira – ont apporté caméras, notoriété et reconnaissance au Refuge. Mais beaucoup de jeunes de l’association saturent d’être en première ligne depuis huit mois et de voir les micros se tendre pour témoigner, encore et encore, de l’homophobie du quotidien. Julien, jeune blond souriant venu« de province », en a marre d’avoir à raconter son « histoire »« Je l’ai fait 15 fois, et au bout d’un moment, avoir à ressasser tout ça, c’est pas agréable. »

    Pour Frédéric Gal, « il n'y a pas plus d'homophobie, c’est juste qu’elle se dit davantage pendant ce débat. Mais le terreau de l’homophobie a toujours été très fertile : quand on entend “sale pédé” on ne va pas s’offusquer, si on entend “sale black” ou “sale arabe”, il y aura une levée de boucliers ». L'homophobie a cependant explosé dans deux cadres précis, selon le rapport de SOS Homophobie : sur internet (le nombre de cas a plus que doublé en un an, il représente désormais 35 % du total) et en milieu scolaire (+37 %).

    « L'homophobie est très présente à l’école, notamment dans les filières technologiques », confirme-t-on au Refuge, où l'on pense qu'il faut sensibiliser les jeunes, mais aussi les parents d’élèves (dont les enfants répètent les propos) et les enseignants (qui doivent relayer le message). L’association intervient déjà dans les collèges et lycées. « Avant de traiter l’homophobie et d’expliquer que l’homosexualité n’est ni la pédophilie, ni une maladie, ni un choix, il faut faire réfléchir les jeunes sur les rapports hommes-femmes et la place de la femme », estime Frédéric Gal.

    Souvent, poursuit-il, l’homme doit correspondre à des critères bien précis de virilité, et, pour certains, s’il est homosexuel, il ne correspond pas à ces critères, il va forcément vouloir une relation sexuelle avec vous, etc. Les lesbiennes n’en pâtissent pas moins, mais c’est plus invisible. Chez certains, cela dérange moins, notamment parce qu'il y a le fantasme de certains garçons de se retrouver au milieu. Mais le jour où ils comprennent qu’il n’y a pas de place pour eux, il y a violence. »

    Mais tout le monde ne s'accorde pas sur la manière de mener la prévention. Le sujet est revenu sur la table à l'occasion de la polémique autour du clip College Boy, du groupe Indochine et du réalisateur Xavier Dolan. Soutenu publiquement par le directeur du Refuge, ce clip est dans le collimateur du CSA, qui souhaite l'interdire à la télé. On y voit un lycéen harcelé par ses camarades de classe, avant d’être battu et attaché à une croix, dans l'indifférence des autres élèves, enseignants et policiers :

    Par rapport à cette homophobie, que peut permettre la loi sur le mariage pour tous ? « Elle va changer beaucoup de choses car elle va faire évoluer les mentalités et les gens se diront : “Bon, la loi dit ça, on fait avec” »reconnaît Frédéric Gal. Mais « cela n’empêchera pas les comportements homophobes, y compris de la part de profs ou proviseurs qui sont contre cette loi et ne trouveront pas normal que deux femmes ou deux hommes viennent chercher leurs enfants. Au Refuge, nous sommes de l’encre dans un stylo plume : on donne des outils aux lycées, mais pour que cela avance, il faut que les enseignants relayent. »La tâche est loin d’être aisée : « Récemment, nous faisions une intervention dans une classe de terminale, la prof a mis fin au débat. »« Il faudra encore attendre une génération après l’adoption de la loi. Les enfants d’aujourd’hui qui vont apprendre à l’école l’égalité, ce seront les parents de demain, ils inculqueront ces valeurs à leurs enfants », pense Johan Cavirot. Mais ce bénévole estime que le projet de loi « a été mal présenté » : « Il a été abordé sous l’angle de la sexualité, de l’homosexualité, quand il aurait fallu insister sur la célébration de l’amour de deux personnes. »

    Cette semaine, l'association fête ses dix ans. « Mais on n’a qu’une envie : pouvoir un jour fermer le Refuge, explique-t-il.On en est loin. Plus on est connus, plus on est sollicités. »
    (* prénom modifié à la demande de l'intéressé)
    Ce reportage a été réalisé les 10 et 11 mai au Refuge, à Paris. Aucun des jeunes de l'association rencontrés n'a souhaité apparaître à visage découvert.
    Le rapport 2013 de SOS homophobie (que nous publions ici), a été dévoilé le 14 mai lors d'une conférence de presse. Il est réalisé à partir des témoignages recueillis chaque année par l'association, aucun chiffre officiel ne recensant les agressions homophobes.

    14 MAI 2013 | PAR MARINE TURCHI
    Source : http://www.mediapart.fr/article/offert/8bf538287c786bddc30a3a3639d86220

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